Agenda

L’âme des lieux - Pierre Toussaint

Focus

Fin 2021, Pierre Toussaint s’est installé à la Maison Pelgrims pendant deux mois pour une résidence photographique. Un lieu qui s’est imposé à lui lors de sa visite de l’exposition «Elixirs» en juin dernier répondant à son intérêt pour la poésie et les histoires qui habitent les intérieurs « vides ». Inspiré, notamment, par la vision et le travail des artistes Klavdij Sluban, Dirk Braeckman et André Kertész, il nous parle de son parcours et de son amour pour la photographie


Qu’est-ce qui t’a amené à la photo ?

A la base, c’était l’image en mouvement et les films qui m’intéressaient. Je me suis inscrit au 75 car je voulais faire du cinéma. J’allais beaucoup au cinoche petit. J’ai compris que commencer par la photo ça allait être une bonne base. Le déclencheur, je m’en souviens et je la raconte d’ailleurs souvent car c’est un peu le socle de la photographie telle que je la pratique : une histoire de sol et de ciel. J’ai eu beaucoup de mal à terminer mes secondaires, comme beaucoup de jeunes. A 14-15 ans, j’ai changé d’école. Un matin, j’ai pris le bus pour aller à Linkebeek. Je me mettais souvent à droite du bus, collé à la fenêtre. Arrivé à Uccle Calvoet, on longe la gare. Il y beaucoup d’arbres surtout au-dessus de « la colline » que forme cette route. Un jour, le train est passé juste devant moi et à l’inverse de la pente que je prenais, il montait un peu et tournait…j’ai eu une sorte d’illumination visuelle magique : la sensation que ce train décolle dans le ciel. Ce jour-là, je me suis clairement dit « il faudrait que j’ai un appareil photo dans ma poche ». Même si je ne suis pas venu à la photo tout de suite après.



Photo-reportage, documentaire, conceptuelle, mode… le monde de la photo est vaste. Comment définis-tu ta pratique ?

J’aime subvertir le visible comme cette image improbable que j’ai eu ce jour-là dans le bus. Dans tous mes travaux, il y a toujours ce positionnement de l’ordre de la poésie.



Tu photographies actuellement des intérieurs vides ?

Oui. J’ai d’abord fait énormément de photographies dans la rue en plein air. Ensuite, j’ai été attiré par les intérieurs vides. Surtout, il y a eu une révélation quand j’ai découvert les œuvres de Braeckman … Les intérieurs sont remplis de vies, de passages, d’histoires.



C’est ce qui t’amène ici ?

Oui, dans la salle où on discute en ce moment, il y a une matière vibrante qui se confond avec la lumière. La matière transpire tout un vécu. Ce qui est défraîchi ici c’est ce qui me plaît beaucoup. C’est tellement riche et chargé.


Es-tu venu ici avec une idée précise ?

Non. Il n’y a aucune préparation. Comme pour les photos extérieures, la rue c’est un théâtre et je me laisse complètement guider et aller dans les occurrences de la vie. Ce sont toujours des surprises pour moi y compris sur les planches contacts. C’est jubilatoire. Il y a des signes et des symboles partout, toujours, tout le temps. On revient à ce côté poétique « de décoller de la réalité »: si on fragmente et si on se concentre sur les choses qui sont signifiantes pour nous, à un moment donné les choses prennent sens, elles se construisent et on peut faire des associations, des ponts. A un moment donné ça forme un tout, jamais fini, mais qui raconte quelque chose.


Peux-tu nous donner un exemple ?

Les interrupteurs. Je n’ai jamais vu des interrupteurs aussi beaux. Ils reflètent une lumière si belle, ils sont un peu nacrés, il y a un côté métallique, angélique… Et puis le symbole de l’interrupteur, c’est ON/ OFF. Allumer quelque chose, c’est la route qui est dégagée. C’est aussi toute la métaphore sur l’argentique. De capter la lumière pour l’enfermer dans le noir, le temps des images latentes, l’attente des images. Ce temps de latence, ce n’est pas moins que la prolongation du désir. Ensuite, il y a la révélation. On retourne dans le noir de la cuve ou dans le noir rouge-rose du labo, afin que ces mages révèlent leur lumière, celle qui a été, qu’elles puissent enfin exister, en lumière pleine du jour.


Quelques mots sur tes nombreux voyages ?

La photo, ce n’est pas une chose que j’ai apprise à l’école et que j’applique de manière académique. C’est avant tout le meilleur moyen que j’ai trouvé pour pouvoir entretenir mon propre rapport au monde. Quand je voyage c’est aussi la notion de déplacement que j’entretiens. Un rapport au monde que j’ai depuis tout petit (mes parents se sont séparés quand j’étais très jeune, et j’ai bougé chaque semaine). Entretenir cette notion de déplacement qui est inscrit dans mes gènes et en faire quelque chose de positif… C’est assez essentiel pour moi.


PLUS D’INFOS :
www.pierretoussaint.be